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La destruction du Léviathan, 1865, gravure de Gustave Doré

Le Léviathan, réel ou symbolique ?

Par
Traduit par Narindra Ramanankasaina

Publié: Journal of Creation 27(3):56–57, Décembre 2013

Job 41 décrit une créature défiant toute comparaison et toute tentative humaine de l’assujettir ou la dompter. [La version Ségond traduit le terme par « crocodile », mais les versions plus classiques comme David Martin et Ostervald conservent le terme de « Léviathan »— NdT.] Aucune arme n’est efficace contre elle, et le simple fait de la voir suffit à terroriser même le plus courageux des hommes. Le fait que le Léviathan est la création et la propriété de Dieu est présenté comme un excellent exemple de Son pouvoir :

« Nul n’est assez hardi pour l’exciter ; Qui donc Me résisterait en face ? » (v. 10).

Si Dieu est glorifié parce qu’Il a créé le Léviathan, il est sûrement raisonnable de conclure que c’est une créature, bien réelle, que Job aurait pu reconnaître en voyant.

La meilleure explication semble être que le Léviathan de Job ait été un crocodile géant connu sous le nom de « Sarcosuchus », qui atteignait entre 11,2 et 12,2 mètres et pesait jusqu’à huit tonnes. Le plus gros crocodile d’aujourd’hui, le crocodile marin (le plus gros individu confirmé ne faisait que 6,3 m de long et 1 200 kg) a l’air d’un nain à côté de ce titan. De plus, il y avait sur son dos une rangée de plaques osseuses, appelées ostéodermes, ce qui correspond à la description de Job 41:15 : «  Ses magnifiques et puissants boucliers sont unis ensemble comme par un sceau ».1 Cf. A new candidate for Leviathan? (Un nouveau candidat au titre de Léviathan ? — NdT), Journal of Creation 19(2):14–16, 2005.

Mais on a une impression nettement différente en lisant Ésaïe 27:1 et le Psaume 74:13-15. Dans ces passages, le Léviathan est un ennemi de Dieu, un être qui doit être puni. Le Léviathan est détruit par un jugement hydraulique — Ésaïe le dit au futur, le Psaume 74 au passé. Alors que Dieu est glorifié pour avoir créé le Léviathan dans Job, Il est glorifié en le détruisant dans ces passages. Plus curieux encore, le psaume semble indiquer que le Léviathan a plusieurs têtes !

Les tons poétiques et apocalyptiques nous poussent à nous demander si le Léviathan ne serait pas un symbole pour autre chose. Alors, c’est quoi, le Léviathan ?2

Le Léviathan du Psaume 74 et l’épopée de Baal

Le Psaume 74 parle des ennemis étrangers d’Israël, mais la plupart d’entre eux, à l’exception de l’Égypte et de Babylone, sont mal connus. Cela est particulièrement vrai de ses voisins cananéens, car très peu de papyrus et de parchemins ont été préservés, et c’étaient les principaux supports de l’écriture. Mais en 1928, l’ancienne ville d’Ougarit a été découverte et des tablettes d’argile portant des textes en ougaritique ont été mises au jour.

L’un de ces textes est connu sous le nom d’épopée de Baal et présente quelques parallèles intéressants avec le langage du passage d’Ésaïe (voir le tableau 1).

Il est important de noter que dans ce passage de l’épopée de Baal, Mot, le dieu de la mort, parle à Baal, le même faux dieu que YHWH a vaincu sur le mont Carmel (1 Rois 18:16–40).

Les spécialistes s’accordent généralement à dire qu’il existe un lien entre l’épopée de Baal et le passage d’Isaïe à cause des mots-clés qu’ils ont en commun : Léviathan, fuyard et tortueux.

Un autre passage de la fin de l’épopée de Baal est également intéressant, il décrit une bataille entre Baal et Yamm, un dieu marin :

« Certes ! J’ai frappé Yamm, le bien-aimé d’El
Certes, j’ai porté le coup de grâce au grand dieu du fleuve
J’ai muselé le dragon, je l’ai calmé
J’ai combattu le serpent tortueux
Le puissant aux sept têtes. » “

Cela constitue un lien supplémentaire qui nous ramène à Ésaïe [fait intéressant, le mot traduit par « mer » en Ésaïe 27:1 (et dans l’ensemble de la Bible hébraïque) est « yam », la même racine que le nom « Yamm »). Ces mêmes parallèles existent entre l’épopée de Baal et le Psaume 74, qui utilise également les mots hébreux « yam » et « tannin ». Les versets 12 à 17 disent :

« Dieu est mon roi dès les temps anciens,
« Lui Qui opère des délivrances au milieu de la terre.
« Tu as fendu la mer par ta puissance,
« Tu as brisé les têtes des monstres sur les eaux ;
« Tu as écrasé la tête du crocodile,
« Tu l’as donné pour nourriture au peuple du désert.
« Tu as fait jaillir des sources et des torrents.
« Tu as mis à sec des fleuves qui ne tarissent point.
« À toi est le jour, à toi est la nuit ;
« Tu as créé la lumière et le soleil.
« Tu as fixé toutes les limites de la terre,
« Tu as établi l’été et l’hiver. »

Fait intéressant, et l’épopée de Baal et le Psaume 74 mentionnent que le Léviathan a plusieurs têtes.

Comment traiter les parallèles ?

Certains spécialistes soutiennent que les parallèles entre l’épopée de Baal et les passages poétiques sur le Léviathan montreraient que les Israélites, avant d’être monothéistes, avaient une cosmogonie dans laquelle YHWH combattait des monstres comme dans d’autres cosmogonies du Proche-Orient antique. Par exemple, McGuire dit :

« Ésaïe 27:1 est probablement l’un des exemples les plus purs et primitifs de littérature cananéenne relativement inchangée que l’on puisse trouver dans les livres canoniques de l’Ancien Testament. Les motifs mythologiques qu’il contient (le Léviathan, le Dragon, la Mer) sont toutefois loin d’être inhabituels dans une variété de contextes théologiques de l’Ancien Testament. Dans leurs formes les plus anciennes, ces éléments mythologiques traitent du thème bipartite fondamental de la défaite du dragon du chaos (souvent aux mains d’un dieu créateur), qui est représenté par l’un des nombreux noms du monstre qui représente la Mer, et de l’établissement conséquent d’une royauté par ledit dieu. »3

Face à cela, l’une des réactions consiste à éviter de reconnaître tout parallèle avec tout autre texte pour esquiver le « problème » des parallèles entre l’Écriture inspirée et les textes des fausses religions. Mais il y a des problèmes dans les deux camps, et celui qui propose cette solution semble se contenter d’esquiver la question des liens évidents entre les textes.4

Ésaïe 27:1

KTU 1.5, lignes 1-4

En ce jour, l’Éternel frappera de sa dure, grande et forte épée Quand tu tuas le Léviathan, le serpent fuyard,
le Léviathan, serpent fuyard, [quand] tu as achevé le serpent tortueux,
le Léviathan, serpent tortueux ; le puissant aux sept têtes,
et Il tuera le monstre qui est dans la mer. les cieux furent mis à nu et se languirent.
Tableau 1 : Parallèles langagiers entre Ésaïe et l’épopée de Baal.

En réalité, il est possible de reconnaître le chevauchement entre les deux textes tout en maintenant que chacun d’eux a son propre sujet et son propre message. La clé est d’adapter le parallèle dans les deux contextes, sans lui accorder une importance indue ni le nier entièrement.

Il est important de comprendre que ce psaume est écrit dans le contexte de la déprédation par les nations païennes du sanctuaire de Dieu et que le parallèle est utilisé délibérément pour réprimander ces nations païennes. Le terme technique pour désigner ce type de parallèle est « mythologie brisée » ; en l’espèce, ce psaume et Ésaïe attribuent à Dieu des choses qui ont été attribuées à Baal. Dans les faits, cela consiste à dire : « C’est YHWH, et pas Baal, Qui a accompli ces grandes choses, Il est donc suprêmement puissant. » Pour citer Tremper Longman, spécialiste de l’Ancien Testament :

« Que dit donc ce psaume ? Est-il d’accord avec les religions païennes des voisins ? Loin de là ! La destruction du Léviathan par Dieu au Psaume 74 est une image de Sa puissance. De plus, un message est ici adressé aux nations païennes et à tels Israélites qui seraient tentés d’adorer des dieux étrangers. Ce message dit implicitement : « Vos dieux ne sont rien ; notre Dieu est tout. Vous pensez que vos dieux ont montré leur puissance en vainquant les forces du chaos [car c’est ce que la mer représentait]. Vous avez tort, c’est YHWH, le Dieu des Israélites, notre Dieu ». »5

Pour enfoncer le clou, les versets 13 à 15 commencent chacun par un pronom masculin singulier, ce qui rajoute de l’emphase en disant (pour paraphraser) : « C’est toi, pas Baal, Qui as fendu la mer avec Ton pouvoir » et ainsi de suite.

Du coup, c’est quoi, le Léviathan ?

Comment le Léviathan peut-il avoir une signification symbolique et poétique dans ces passages mais représenter une créature bien réelle en Job 41 ? Il est important de noter que le fait que deux passages utilisent le même mot ne veut pas nécessairement dire qu’il y représente la même chose.

Du coup, peut-être que la solution consiste à reconnaître que, si le Léviathan de Job était une créature aquatique bien réelle, celui des Psaumes et d’Ésaïe est quelque chose de complètement différent. Ainsi, lorsque Job parle d’un animal qui se rit des hameçons, il fait référence à une créature aquatique bien réelle et terrifiante. En revanche, quand Esaïe et les Psaumes nous parlent d’un monstre multicéphale dans le contexte de nations et de dieux étrangers, il parle probablement du faux dieu en question, représenté sous les traits d’un monstre marin.

La question suivante est celle de savoir quand YHWH a détruit le Leviathan dans un jugement hydraulique. Un candidat de choix pour cette imagerie serait la séparation des eaux de la mer Rouge ; si tel est le cas, le Léviathan symbolise l’armée égyptienne, qui fut détruite lorsque les flots s’abattirent sur elle. Une imagerie poétique aussi exaltée convient bien à cet événement car l’Exode, dans tout l’Ancien Testament, est décrite comme un excellent exemple de la puissance et de la majesté de Dieu, ne le cédant qu’à la Création sur ce point.

L’imagerie de l’Exode est également corroborée par l’utilisation du terme « Rahab » dans l’Ancien Testament (רהב en hébreu). En Job 26:12, nous avons Rahab, qui est apparemment une créature marine détruite par un jugement hydraulique. Cependant, en Psaume 87:4, 89:10 et Ésaïe 30:7, nous avons le nom de Rahab qui est utilisé pour désigner l’Égypte. [Noter que le nom de Rahab de Jéricho, qui a dissimulé les espions israélites et est devenue une ancêtre de Jésus (Matthieu 1:5], est un terme hébreu différent : רחב, « rachab »). Il est donc possible que les termes « Rahab » et « Léviathan » aient des étendues sémantiques qui s’intersectionnent et que l’un comme l’autre puissent être utilisés de manière poétique pour faire référence à l’Égypte.

Cela correspond-il à une vision du monde créationniste ?

Bien souvent, les gens confondent les lectures littérale et ordinaire de l’Écriture.6 Cf. Should Genesis be taken literally? [La Genèse est-elle censée être lue au pied de la lettre ? NdT], Creation 16(1):38–41, 1993.

Personne ne lit l’Écriture au pied de la lettre, où qu’on se place dans le spectre, et toute interprétation doit tenir compte du langage figuré. Une lecture ordinaire (historico-grammaticale) de l’Écriture nous permet de la comprendre telle que ses auteurs humains et son audience originelle l’auraient comprise. Si donc nous nous apercevons que dans un certain contexte, le terme de « Léviathan » n’est pas censé être compris comme désignant une créature marine réelle, mais que dans un autre contexte il l’est, cela n’est pas incompatible avec, par exemple, une croyance en une création en six jours ordinaires, car dans chaque cas, nous laissons le texte dicter notre interprétation.

Références et notes

  1. Cette conclusion a été tirée indépendamment par Wieland, C., Dragons of the Deep, pp. 44–47, Master Books, 2005 et Booker, P., A new candidate for Leviathan?, Journal of Creation 19(2):14–16, 2005. creation.com/images/pdfs/tj/j19_2/j19_2_14-16.pdf. Revenir au texte.
  2. Ma gratitude va à Adam Blauser, dont l’aide pour l’étude de l’hébreu et de l’ougaritique dans l’optique de la rédaction de cet article me fut très précieuse. Revenir au texte.
  3. McGuire, E.M., Yahweh and Leviathan: An exegesis of Isaiah 27:1, Restoration Quarterly 13:165–166, 1970. Revenir au texte.
  4. Un compte rendu détaillé du débat entre les deux positions n’entre pas dans le cadre de cet article, mais un bon aperçu en peut être lu en Kinnier Wilson, J. V., A Return to the problems of Behemoth and Leviathan, Vestus Testamentum 25(1):1–14, 1975. Revenir au texte.
  5. Longman, T., How to Read the Psalms, Intervarsity Press, Downers Grove, p. 119, 1988. Revenir au texte.
  6. Cf. Grigg, R., Should Genesis be taken literally?, Creation 16(1):38–41, 1993; creation.com/literal. Revenir au texte.