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Les origines bibliques de la science

Une analyse de « For The Glory of God: How Monotheism Led to Reformations, Science, Witch-hunts and the End of Slavery » [Pour la gloire de Dieu : comment le monothéisme a mené aux réformes, à la science, aux chasses aux sorcières et à la fin de l’esclavage »] par Rodney Stark

par Alex Williams
traduit par Narindra Ramanankasaina

For The Glory of God: How Monotheism Led to Reformations, Science, Witch-hunts and the End of Slavery

Stark est professeur de sociologie et de religion comparée à l’Université de Washington. Dans « For The Glory of God », Stark commence par exposer le point de vue de Durkheim (le paradigme dominant en sociologie) selon lequel la religion est une innovation évolutive de l’homme, mais aboutit à la conclusion opposée, à savoir qu’elle est inspirée des dieux. Ce livre est le deuxième volume d’une série consacrée à la sociologie du monothéisme. Dans celui-ci, il examine quatre « épisodes » du développement de la culture occidentale. Ce faisant, il démystifie la vision moderniste selon laquelle pratiquement tous les maux de la société occidentale peuvent être imputés à la religion.

Dans son livre, Stark affirme que la sociologie de la religion est aujourd’hui un compte-rendu éloigné du phénomène sans grand égard au contenu. Par exemple, Augustin d’Hippone nous est présenté non pas comme un génie imposant de la théologie orthodoxe, mais comme un brutal persécuteur des hérétiques (donatistes et pélagiens). Mais à la fin du livre, à la toute dernière page, il conclut qu’il existe vraiment un Dieu créateur, et que la science et la civilisation occidentale viennent de Lui.

C’est un livre long et érudit, et l’auteur a fait beaucoup de recherche de sources primaires pour en arriver à ses conclusions. Le livre exprime ce que nous savons dans nos cœurs : que Dieu agit au travers et souvent en dépit d’humains faillibles ; il est bon de voir s’élever un soutien aussi érudit que celui-ci au-dessus de la pauvreté du matérialisme. Son agenda est cependant partisan et vise clairement à réfuter les fausses justifications de l’athéisme et à restaurer la dignité du christianisme (il ne laisse que peu de place à l’islam et presque aucune au judaïsme).

Les dimensions du surnaturel

Dans son introduction, Stark définit des termes tels que religion, magie et monothéisme. En tant que sociologue, Stark utilise des théories sociologiques pour éclairer l’Histoire. En l’occurrence, il « éclaire » les histoires révisionnistes athées sur le rôle de la religion dans le développement de la culture occidentale et met en évidence leurs faiblesses et leurs mensonges.

La vérité de Dieu : d’inévitables sectes et réformes

Le chapitre 1 illustre l’apparition des Réformes (au pluriel) dans le christianisme du deuxième siècle à nos jours, tout en se concentrant sur les événements de l’Europe du XVIe siècle. La différence entre cela et l’histoire de l’église conventionnelle est peu importante, Stark nous offrant en sus plusieurs anecdotes qui ne sont généralement pas incluses dans les cours universitaires. Et comme il insiste sur les événements plutôt que sur la théologie, cela rend la lecture plutôt fade pour un chrétien engagé déjà familiarisé avec l’Histoire de l’Église. Il conclut en affirmant que les « mécanismes simples » qu’il a identifiés rendent les réformes inévitables dans le monothéisme

Ses « mécanismes simples » sont essentiellement fondés sur le fait que les intérêts religieux des gens sont variés (ses catégories sont « intense » et « laxiste ») et qu’il existe toujours dans l’Église des tensions de gouvernance entre pouvoir et piété. Les événements de l’Histoire de l’Église peuvent donc être tracés (et donc « expliqués ») sur un plan à deux dimensions quelque part entre les pôles « pouvoir » et « piété » de la gouvernance de l’Église et les pôles « laxiste » ou « intense » des attitudes des congrégations et des individus. En revanche, dans le polythéisme, l’individu a toujours la liberté d’action pour se mouvoir au sein de telles forces et trouver sa place — et au besoin inventer ou importer de nouveaux dieux pour répondre à ses besoins. Mais dans le monothéisme, il n’y a qu’un seul Dieu et les tensions religieuses conduisent inévitablement à des sectes, des schismes et des mouvements de réforme. C’est une conclusion simple, mais qui pourrait apaiser une partie de l’angoisse ressentie par les chrétiens affligés par le manque d’unité au sein des églises.

L’ouvrage de Dieu : les origines religieuses de la science

Au chapitre 2, Stark démarre sur les chapeaux de roue et le changement de rythme met peut-être en évidence son agenda principal dans l’écriture du livre. Ses paroles méritent d’être longuement citées :

« « Même les enfants savent qu’en 1492, Christophe Colomb a prouvé que la Terre est ronde. Ils savent aussi qu’il a… [fait face à] des années d’opposition de la part de l’Église catholique romaine, qui tournait en ridicule tout écart par rapport à la doctrine biblique de la Terre est plate. … Andrew Dickson White, fondateur et premier président de l’Université Cornell et auteur du livre le plus influent jamais écrit sur le conflit entre science et théologie, a offert cette synthèse : « … le voyage de Colomb a considérablement renforcé la théorie de la sphéricité de la Terre [et pourtant] l’Église … fut scandalisée et a persisté dans son égarement.
« « …Mais en 1519, la science remporte une victoire écrasante. Magellan fait son fameux voyage. Il prouve que la Terre est ronde puisque son expédition accomplit la circumnavigation.
« « … Toutefois, même cela ne met pas fin à la guerre. Beaucoup d’hommes [religieux] s’opposent à la doctrine pendant deux siècles de plus ».
« Comme tout le monde, j’ai grandi avec cette histoire. Elle a été reprise dans chaque récit du voyage de Colomb de mes manuels scolaires, dans de nombreux films et à chaque jour de Christophe Colomb [jour férié célébré le deuxième lundi d’octobre aux États-Unis, ainsi qu’en Amérique latine et en Espagne en commémoration de la date d’arrivée de Christophe Colomb dans le Nouveau Monde — NdT]. Quant à l’immense étude d’A. White, « L’histoire de la lutte entre la science et la théologie » (en deux volumes), c’était une lecture obligatoire quand j’étais jeune… et je l’ai citée dans le deuxième article que j’ai publié.
«Le problème, c’est que presque chaque mot du récit de White sur l’histoire de Colomb est un mensonge. Tous les hommes instruits de l’époque, y compris les prélats catholiques romains, savaient que la Terre était ronde. … Alors pourquoi ne savions-nous pas qu’ils le savaient ? Pourquoi seuls les spécialistes le savent-ils aujourd’hui ? … White lui-même a admis qu’il avait écrit le livre pour prendre sa revanche sur les critiques chrétiens de ses projets pour Cornell. … Beaucoup d’autres comptes-rendus de White sont aussi faux que celui sur la Terre plate et Colomb. La raison pour laquelle nous ne savions pas la vérité, c’est que… depuis plus de trois siècles, [l’allégation d’une guerre inévitable et âpre entre religion et science] a été le principal instrument polémique utilisé par les athées dans leurs attaques envers la religion. De Thomas Hobbes à Carl Sagan et Richard Dawkins, de fausses déclarations sur la religion et la science ont été utilisées comme armes dans la lutte pour « libérer » l’esprit humain des « chaînes de la religion ».
« Dans ce chapitre, je soutiens non seulement qu’il n’y a aucun conflit inhérent entre religion et science mais que la théologie chrétienne a été essentielle pour l’essor de la science. Pour démontrer cette thèse, [je montre que] non seulement la religion n’est responsable d’aucun âge d’obscurantisme ; en fait, rien d’autre ne l’est non plus : l’histoire selon laquelle, après la « chute » de Rome, une longue nuit noire d’ignorance et de superstition s’est abattue sur l’Europe est aussi fictive que l’histoire avec Colomb. En fait, ce fut une ère de progrès technologiques profonds et rapides… la révolution scientifique du seizième siècle fut le… résultat [d’une érudition chrétienne] ayant commencé au onzième siècle… Pourquoi la vraie science s’est-elle développée en Europe… et nulle part ailleurs ? J’ai trouve les réponses à ces questions dans certains traits uniques de la théologie chrétienne… Les « Lumières » [ont été] conçues initialement comme un stratagème de propagande par des humanistes et athées militants [p. ex. Voltaire, Diderot et Gibbon] qui ont tenté de s’arroger le mérite de l’essor de la science [en promulguant] le mensonge selon lequel la science exigeait la défaite de la religion » (pp. 121-123, emphases dans l’original).

Qu’est-ce que la science ? C’est une combinaison d’observations et de théories qui mène à des prédictions et des proscriptions vérifiables concernant les résultats d’autres observations. Dans toutes les cultures anciennes, l’observation, l’essai et l’erreur ont permis d’accumuler beaucoup de connaissances, mais ce n’est pas de la science. Aristote, par exemple, a largement observé et théorisé abondamment, mais il n’a pas testé ses théories à la lumière de ses observations, il n’était pas un scientifique. L’alchimie et l’astrologie étaient très développées en Chine, dans les régions islamiques, en Inde, en Grèce antique et à Rome, mais ce n’est que dans l’Europe médiévale qu’elles sont devenues les sciences de la chimie et de l’astronomie. Le consensus parmi les historiens, philosophes et sociologues contemporains de la science est que la vraie science n’est apparue qu’une seule fois : en Europe. Les grandes figures scientifiques des seizième et dix-septième siècles étaient en très grande majorité des chrétiens dévoués dont la croyance était qu’ils se devaient de comprendre l’ouvrage de Dieu (pp. 123, 126-127).

Qu’en est-il de l’« âge de l’obscurantisme » Le terme a été inventé au dix-neuvième siècle et est aujourd’hui rejeté par les historiens en tant que terme péjoratif qui connote à tort une période d’obscurantisme intellectuel et de barbarie (p. 129). Pourquoi ? Les historiens travaillent majoritairement avec des sources écrites, et peu d’entre eux en savent beaucoup sur les chevaux. Beaucoup de sources écrites de l’« âge de l’obscurantisme » sont écrites en latin de cuisine, d’où l’association d’idées selon laquelle latin de cuisine équivaut à obscurantisme intellectuel. Curieusement, ce n’est qu’en 1931 qu’un officier de cavalerie français à la retraite « qui s’y connaissait en chevaux » a révélé les progrès technologiques de l’époque. Les cavaleries romaine et sarrasine montaient sans étriers et souvent à cru, mais les Européens ont inventé l’étrier et la selle à pommeau qui, combinés à une très longue lance et une armure qui recouvre tout le corps, se sont avérés une force irrésistible en combat. Des progrès techniques supplémentaires aux niveaux de l’attelage et du fer à cheval ont permis non seulement d’accroître les prouesses au combat mais aussi de doubler l’effort de labourage dans les champs.

Bien avant quelque prétendue « Renaissance » que ce soit, la technologie européenne avait progressé bien au-delà de tout ce que les anciens avaient accompli, avec par exemple les roues à eau, la technologie de crénelage, les arbres à cames, les horloges et la boussole. Bien que la poudre à canon ait été inventée par les Chinois, ils n’ont jamais mis au point le canon (il est donc erroné d’appeler leur invention « poudre à canon » : ils ne l’utilisaient guère que dans les feux d’artifice) ; ce sont les Européens qui ont développé le canon et dès le début du quatorzième siècle, les canons étaient partout en Europe. Tous ces progrès se produisirent avant la « redécouverte » du savoir classique. A la fin du treizième siècle, l’Europe était le leader mondial de la technologie, de la philosophie et de la science, et cela était dû à des siècles d’interaction entre le christianisme et des « barbares » qui avaient des cultures beaucoup plus sophistiquées que ce qui est généralement reconnu (p. 134).

Et la « révolution scientifique » ? Tout comme le terme d’« âge de l’obscurantisme », celui-ci a été inventé pour discréditer l’église médiévale. Cette notion a été utilisée pour affirmer que la science n’a pris son essor que lorsque le christianisme, affaibli, ne pouvait plus l’en empêcher, et lorsque la redécouverte de l’instruction classique l’a rendu possible. Ces deux allégations sont aussi fausses que celles au sujet de Colomb et de la terre plate (p. 134). Les textes grecs classiques ont été traduits en latin dans les universités chrétiennes du douzième siècle et étaient connus bien avant la « Renaissance ». Mais l’instruction classique n’est pas une science, si bien qu’elle n’a pas directement engendré la science. Celle-ci a fait son apparition dans les universités chrétiennes sous l’influence de pieux scolastiques. Copernic a été décrit par le tristement célèbre A. D. White comme « un savant simple d’esprit » qui a « découvert » que la Terre tourne autour du soleil. Encore une entourloupe. Copernic était un éminent savant chrétien qui a étudié dans les universités chrétiennes de Cracovie, Bologne, Padoue et Ferrera. Les principes fondamentaux de la mécanique céleste qui ont conduit à son modèle héliocentrique lui ont été enseignés. Une longue série de développements scolastiques, dont la démolition de la vision aristotélicienne de la mécanique, a fait place à la version moderne (via la « théorie de l’impulsion »), et c’est le raisonnement biblique qui a guidé le processus. Le fait que la Terre tourne sur son axe a été enseigné à Copernic et sa seule contribution semble avoir été qu’il a mis ce qui lui avait été enseigné en termes mathématiques, calculant les positions futures pour les dates de Pâques et des solstices, etc. Son modèle héliocentrique n’était pas plus précis que le système ptolémaïque existant et pratiquement tout le reste de son livre était faux. « L’idée qu’une révolution copernicienne des sciences se soit produite va à l’encontre des preuves à charge… et est une invention des historiens postérieurs »(p. 139).

Les scolastiques ont initié la tradition empirique bien avant la « Renaissance »; Albert le Grand excellait en botanique au treizième siècle, mettant Aristote à l’épreuve par ses observations sur le terrain et se défaisant de ses fausses idées. La physiologie humaine a fait ses débuts dans la même période avec la dissection des cadavres — chose interdite aux savants classiques et aux musulmans. Ce qui a permis la dissection chrétienne, c’est l’idée que l’âme, et non pas le corps, est l’essence même de la personne humaine. Elle commença par la dissection post-mortem au treizième siècle, et dès le début du quatorzième siècle, elle était enseignée sous les yeux même des étudiants. Et pourtant, A. D. White, le virtuose du pipeau de nos cœurs, a dit que la dissection a fait ses débuts au seizième siècle et au beau milieu de l’opposition de l’Église ! C’est cette même tradition de dévouement à une observation attentive et précise qui a conduit Tycho Brahe et Johannes Kepler à formuler les premières lois de l’astronomie.

Mais qu’est-ce qui faisait la différence dans le christianisme ? L’Inde, la Chine, la Perse, la Grèce et Rome avaient toutes de vénérables traditions en matière d’érudition, mais pourquoi l’Europe chrétienne a-t-elle seule développé la science ? La réponse de Stark est simple mais profonde : le Dieu chrétien est rationnel, disposé , fiable et omnipotent, et l’univers était Sa création personnelle, dans laquelle Sa nature divine était mise en évidence pour le bénéfice et l’instruction de l’homme. Parmi les passages les plus souvent cités par les savants médiévaux, mentionnons : « Mais tu as tout réglé avec mesure, nombre et poids. » 1 Les chrétiens avaient pour croyance qu’il est possible et recommandé de faire de la science.

En Chine, les philosophies confucéenne et taoïste ne contenaient pas l’idée qu’une « science des explications » eût été possible, du coup, elles recherchaient l’illumination personnelle et l’ordre social. Les Grecs recherchaient l’instruction avec grand zèle, mais il restait toujours un décalage entre leur philosophie spéculative et leur observation. La persistance de ce fossé peut être attribuée à leur vision de l’univers : il était considéré comme un « organisme vivant » avec des « motivations », influencées par une multitude de dieux faillibles. Face à un comportement aussi arbitraire, ils recherchaient des idéaux spéculatifs qui ne pouvaient être soumis à des tests empiriques. Le monde islamique a adopté avec enthousiasme le savoir classique et a fait des progrès significatifs en mathématiques, en astronomie et en médecine, mais il n’a jamais développé la science. Stark attribue cela à leur zèle excessif envers les anciens : ils avaient adopté la vision grecque d’un univers impénétrable et cela avait bloqué tout progrès ultérieur.

Pour illustrer le rôle des chrétiens dans l’essor de la science, Stark a fait des recherches sur les « stars scientifiques » de 1543 à 1680, l’époque habituellement désignée sous le terme de « révolution scientifique », et a dressé une liste des cinquante-deux plus importantes. Parmi celles-ci, vingt-six étaient protestantes et vingt-six catholiques ; quinze d’entre elles étaient anglaises, neuf françaises, huit italiennes et sept allemandes (les autres étaient respectivement néerlandaises, danoises, flamandes, polonaises et suédoises). Une seule d’entre elles était une personne incrédule (Edmund Halley) et une autre (Paracelse) était un panthéiste. Les cinquante autres étaient chrétiens, dont trente au moins pouvaient être qualifiés de « pieux » en raison de leur zèle évident. Ce n’est qu’à l’époque de Darwin que l’athéisme a semblé accomplir quelque chose de significatif en sciences2 (l’œuvre de Halley en astronomie et en mathématiques n’était redevable en rien envers l’athéisme). Et la lacune évidente du darwinisme est qu’il « est bien loin de pouvoir expliquer l’origine des espèces » (p. 177). Ainsi, l’athéisme se retrouve idéologiquement nu, et toutes ses tentatives de s’envelopper des plumes du paon de la science sont contrecarrées.

Illustration intéressante de l’influence du créationnisme moderne : Stark refuse de prendre position sur le débat des origines :

« Ma réticence à me pencher sur ces questions est fondée sur mon expérience, à savoir que rien ne provoque plus de panique chez nombre de mes collègues que quelque critique de la théorie de l’évolution que ce soit. Ils semblent craindre que quelqu’un puisse les prendre pour des créationnistes s’ils restent ne serait-ce que dans une pièce où un débat de ce genre est en cours » (p. 176).

Il continue cependant sa critique et réprimande sans ambages les évolutionnistes pour leur duplicité :

Quand Julian Huxley a affirmé que « la théorie de Darwin… n’est plus une théorie mais un fait », il savait certainement à quoi s’en tenir réellement. Mais tout comme son grand-père, Thomas Henry Huxley, il savait que son mensonge servait les intérêts supérieurs de l’« éducation » (p. 185).

La duplicité abonde, apparemment. Le fameux débat entre T. H. Huxley et l’évêque Wilberforce se serait terminé en une mascarade lorsque l’évêque lui aurait demandé si c’était par sa grand-mère ou son grand père qu’il descendait du singe. Huxley aurait répondu qu’il n’avait pas honte de descendre du singe, mais qu’il aurait honte d’être associé à un homme qui usait de ses grands dons pour obscurcir la vérité. Ce caméo, repris dans toutes les biographies récentes de Darwin et de Huxley, est apparemment une supercherie élaborée par un journaliste de tabloïde qui écrivait trente-huit ans après cette rencontre (p. 188). L’historien J. R. Lewis a également argumenté que cette tristement célèbre riposte de Huxley relevait du mythe.3 Bien au contraire, Wilberforce était un universitaire de premier rang, qui avait reçu les plus hautes distinctions en mathématiques et publié une critique solide de Darwin, et celui-ci a reconnu qu’il détenait « des arguments très percutants à mon encontre » (p. 189).

Stark termine le chapitre en disant que non seulement la science a débuté à partir d’une fondation de nature religieuse, mais qu’elle continue aujourd’hui à se baser sur cette même fondation. Une vaste enquête réalisée en 1969 a démontré que de 55 à 60 % des universitaires en sciences exactes des États-Unis adoptent une croyance religieuse, dont 30 à 50 % en sciences sociales (ces chiffres sont en fait très dépassés et exagèrent largement la vraie influence de la foi biblique). Stark ne nous communique pas sa position religieuse (il nie être catholique romain) en disant que ce ne sont les affaires de personne d’autre que lui (p. 13), mais nous pouvons raisonnablement conclure qu’il est sans doute protestant évolutionniste théiste.

Les ennemis : les chasses aux sorcières d’Europe expliquées

Le chapitre 3 nous transporte au beau milieu des horreurs d’un « sabbat » de sorcières pour nous expliquer pourquoi on s’y opposait avec tant de véhémence. Cependant, il semble qu’ici aussi, le sol est jonché de mensonges et d’exagérations. Par exemple, Stark illustre comment l’Église a parfois entravé et arrêté les chasses aux sorcières.

Toutefois, des chasses aux sorcières ont bien eu lieu et Stark offre une explication sociologique qui semble fort rationnelle (y compris, comme il se doit, des accès sporadiques d’irrationalité). Il brosse le tableau d’une magie populaire largement répandue, recouverte d’influences christianisantes, ainsi que de tensions sociales qui, face à la menace extérieure de l’islam et la menace intérieure de l’hérésie, ont amené les autorités à réprimer les dissidents et les déviants. Les cas les plus notoires se sont produits en grande partie dans des régions où l’État de droit était déjà précaire.Traduit avec www.DeepL.com/Translator

Il existe des preuves que même l’Inquisition espagnole a été instituée pour atténuer les excès de violence de la foule, en particulier de la secte cathare, et elle a eu une influence civilisatrice.4 Des cinq cent trente-cinq exécutions en Aragón entre 1540 et 1640, par exemple, il n’y a eu que douze cas de « superstition ou sorcellerie » — la majorité pour des hérésies religieuses. La magie était largement tolérée ; seul le satanisme emportait la peine de mort. Mais même en Espagne, les aveux et les excuses étaient tout ce qui était demandé — seul l’entêtement était puni.

Mais pourquoi la chasse aux sorcières ne s’est-elle jamais propagée en islam ? Stark suggère que la société islamique devait principalement sa cohésion au pouvoir politique et que la sorcellerie ne constituait pas une menace politique. De plus, ils acceptaient la magie comme faisant partie de la vie et étaient « loin d’être aussi attachés à la raison et à la rationalité » (p. 287). L’ironie pour l’Europe chrétienne était que, tout comme la raison et la rationalité avaient apporté la science, elles avaient également apporté les chasses aux sorcières.

La justice de Dieu : le péché de l’esclavage

Stark fournit au chapitre 4 un baume pour les blessures que l’Europe s’est auto-infligée : la raison chrétienne a triomphé dans l’abolition de l’esclavage. L’esclavage était répandu dans toutes les grandes sociétés de l’histoire, mais ce n’est qu’en Europe (et en Amérique) chrétiennes qu’il a été perçu comme un péché qui doit être aboli. Les chrétiens se sont individuellement opposés de manière publique à l’esclavage à partir du septième siècle, et l’Eglise officielle a commencé à s’y opposer avec saint Thomas d’Aquin au treizième siècle. Sa position a été maintenue par une succession de papes dès 1435 pour culminer en trois déclarations majeures contre l’esclavage par le pape Paul III en 1537. Ces édits ont été largement bafoués, mais ils demeurent un témoignage historique de la justice sociale chrétienne. Et pourquoi l’abolition n’a-t-elle pas réussi dans l’Islam (pas jusqu’à récemment en tout cas, et compte tenu du fait que l’esclavage persiste encore dans certains endroits) ? Une réponse évidente est que Mahomet achetait, vendait, capturait et possédait des esclaves (p. 338).

Les dieux, les rituels et la science sociale

Dans son postface, Stark se penche sur les raisons pour lesquelles les sociologues modernes ont abandonné les dieux au profit des rituels comme élément central de la religion. Par exemple, il est dit que les cultures « découvrent » les dieux de la pluie en exécutant des danses de la pluie ; le dieu est donc considéré comme l’effet, et non la cause, du comportement (p. 369). Il continue de manière assez sarcastique : « Il faut être un sociologue hautement qualifié pour croire de telles choses ». Il avance ensuite des arguments contraires à la position traditionnelle proposée par Durkheim et conclut ceci :

« Les dieux sont la caractéristique fondamentale des religions… La « sagesse de l’Orient » n’a pas donné naissance à la science, et la méditation zen n’a pas tourné le cœur des gens à l’encontre de l’esclavage… La science n’a pas été l’œuvre des laïcistes occidentaux ni même des déistes ; elle a entièrement été l’œuvre de croyants fervents en un Dieu actif, conscient et créateur. Et ce fut la foi en la bonté de ce même Dieu et en la mission de Jésus qui conduisit d’autres chrétiens fervents à mettre fin à l’esclavage… La civilisation occidentale a bel et bien été un don de Dieu » (p. 376).

Notes et références

  1. (Sagesse 11:20). Ce livre fait partie des deutérocanoniques : des livres qui peuvent être lus à des fins d’édification mais ne sont pas inspirés comme le sont les soixante-six livres de la Bible, qui constituent le « canon » des Écritures. Son influence sur la pensée chrétienne médiévale a été intensifiée par son inclusion dans la Bible médiévale (la Vulgate), bien qu’il n’ait pas été considéré comme faisant partie des Écritures inspirées, pas même par les érudits juifs. Les catholiques considèrent toujours les livres apocryphes comme canoniques. Revenir au texte.
  2. En attribuant l’apparence de conception à la sélection naturelle, Darwin a remplacé cet argument en faveur de l’existence de Dieu par un processus naturaliste. Son argument était toutefois erroné en ce que la sélection naturelle ne peut choisir que parmi des éléments existants, de sorte qu’elle n’explique pas l’origine des différents types d’êtres vivants créés. Revenir au texte.
  3. Lucas, J. R., Wilberforce and Huxley: a legendary encounter, The Historical Journal 22:313–330, 1979. Revenir au texte.
  4. Kamen, H., The Spanish Inquisition: A Historical Revision, presses de l’université de Yale, 1999. Revenir au texte.